La fabrique des ennemis intérieurs
Pourquoi certaines catégories de la population deviennent-elles régulièrement les responsables désignés de tous les maux d’une société ? De la peste noire aux crises contemporaines, l’histoire révèle une mécanique récurrente : face aux difficultés économiques, sociales ou politiques, la tentation apparaît de remplacer l’analyse par la désignation d’un coupable. Cette vieille recette politique, remise au goût du jour par les médias de polarisation et les mouvements nationalistes, constitue l’un des ressorts les plus puissants de la fabrication des ennemis intérieurs.
Image de couverture inspirée de The Scapegoat de William Holman Hunt, 1854-1855.
Introduction
À chaque époque de crise, les sociétés semblent rejouer le même scénario. Les difficultés économiques s’accumulent, les repères culturels vacillent, les institutions perdent une partie de leur crédibilité, les inégalités se creusent. Puis, progressivement, une idée s’impose : quelqu’un doit être responsable.
Cette recherche de responsables est légitime. Toute démocratie a besoin d’identifier les causes de ses difficultés pour tenter d’y répondre. Le problème commence lorsque l’analyse disparaît au profit d’un récit beaucoup plus simple : les maux d’une société ne seraient plus le produit de mécanismes économiques, sociaux ou historiques complexes, mais la conséquence de l’action d’un groupe clairement identifiable.
Selon les époques, les figures changent : les Juifs, les étrangers, les communistes, les musulmans, les journalistes, les juges, les universitaires, les écologistes ou les ONG. Mais derrière cette diversité apparente, la fonction reste la même : donner un visage humain à des difficultés collectives qui dépassent largement ceux que l’on accuse.
Cette mécanique porte un nom : la fabrication de l’ennemi intérieur. Loin d’être un simple accident du débat public, elle constitue l’un des plus anciens outils de mobilisation politique. Chaque fois qu’une société traverse une période de tension profonde, la tentation réapparaît de transformer la complexité du réel en affrontement entre un « nous » et un « eux ».
Comprendre cette mécanique est essentiel, car elle ne se contente pas de désigner des coupables. Elle modifie profondément notre manière de voir le monde, d’interpréter les événements et de concevoir la démocratie elle-même.
Quand la société cherche un visage pour ses malheurs
L’idée du bouc émissaire est bien plus ancienne que nos systèmes politiques modernes. Dans l’Antiquité, plusieurs civilisations pratiquaient déjà des rituels consistant à transférer symboliquement les fautes ou les malheurs d’une communauté sur un animal ou un individu avant de l’exclure ou de le sacrifier. Le célèbre « bouc émissaire » du Lévitique (1) appartient à cette tradition. Chargé des péchés du peuple, il était envoyé dans le désert afin d’emporter avec lui les fautes de la communauté.
La Grèce antique connaissait également la figure du pharmakos (2), victime expiatoire utilisée dans certains rites de purification de la cité. Ce qui relevait alors du rituel religieux ou symbolique est progressivement devenu un mécanisme social et politique : lorsqu’un groupe humain ne parvient plus à comprendre ou à résoudre ses tensions internes, il cherche parfois à les projeter sur une figure extérieure, marginale ou déjà suspecte.
Lorsque la peste noire frappe l’Europe au XIVe siècle, provoquant la mort de millions de personnes, l’origine de l’épidémie demeure incompréhensible pour les contemporains. Dans de nombreuses régions, des rumeurs accusent alors les communautés juives d’avoir empoisonné les puits (3). Ces accusations sont fausses. Elles conduisent pourtant à des massacres, à des expulsions et à des persécutions à grande échelle.
Quelques siècles plus tard, les chasses aux sorcières suivent une logique comparable (4). Mauvaises récoltes, famines, maladies, mortalité infantile ou catastrophes naturelles trouvent soudain une explication simple : certaines femmes seraient responsables du malheur collectif. Dans ces différents exemples, un même mécanisme est à l’œuvre : face à des phénomènes complexes, une société préfère parfois identifier un responsable visible plutôt que d’accepter son impuissance à comprendre.
René Girard et la mécanique du bouc émissaire
Il est difficile d’aborder la question des ennemis intérieurs sans évoquer l’œuvre de René Girard. Dans La Violence et le Sacré puis dans Le Bouc émissaire, le philosophe et anthropologue français développe une idée centrale : les sociétés humaines peuvent chercher à résoudre leurs crises internes en concentrant leurs tensions sur une victime désignée (5).
Selon Girard, les périodes de crise produisent une montée des rivalités, des frustrations et des conflits. Lorsque ces tensions deviennent trop fortes, la cohésion du groupe est menacée. Une solution apparaît alors : attribuer collectivement la responsabilité du désordre à une personne ou à une catégorie de personnes.
La victime n’est pas choisie au hasard. Elle appartient souvent à une minorité, à un groupe déjà marginalisé ou perçu comme différent (6). Elle possède suffisamment de visibilité pour cristalliser les peurs collectives, mais pas assez de pouvoir pour se défendre efficacement. Ce qui rend le mécanisme particulièrement puissant, c’est que les membres du groupe peuvent croire sincèrement à la culpabilité de la victime. Le bouc émissaire devient crédible parce qu’il offre une explication simple à une situation devenue difficile à comprendre.
Pour Girard, cette mécanique traverse toute l’histoire humaine. Les sociétés changent, les idéologies évoluent, mais le processus demeure étonnamment stable : une crise surgit, une victime est désignée, puis la communauté retrouve provisoirement une forme d’unité en dirigeant sa colère contre elle. Le danger est évident : cette unité retrouvée repose sur une illusion. Le bouc émissaire apaise temporairement les tensions, mais il ne résout aucun des problèmes qui les ont fait naître.
L’affaire Dreyfus : la naissance moderne de l’ennemi intérieur
La France offre elle aussi un exemple majeur avec l’affaire Dreyfus. En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, officier juif de l’armée française, est accusé d’avoir livré des documents militaires à l’Allemagne (7). Les preuves sont fragiles, certaines seront falsifiées, mais l’accusation s’impose rapidement dans une partie de l’opinion parce qu’elle rencontre un terrain déjà préparé : l’antisémitisme, le nationalisme blessé après la défaite de 1870, la méfiance envers la République parlementaire et l’obsession de la trahison intérieure.
Dreyfus cesse alors d’être seulement un officier accusé. Il devient une figure de projection. Pour les antidreyfusards, il incarne le “Juif”, l’étranger de l’intérieur, celui que l’on accuse de ne pas appartenir pleinement à la nation. La formule “traître” ne désigne plus seulement un acte supposé ; elle devient une catégorie politique et identitaire.
C’est en cela que l’affaire Dreyfus dépasse largement l’erreur judiciaire. Elle montre comment une société travaillée par la peur du déclassement, la revanche nationale et les haines anciennes peut transformer un individu en symbole d’un danger collectif. Ce mécanisme se retrouvera tout au long du XXe siècle : lorsque l’analyse devient trop difficile, l’ennemi intérieur offre une explication immédiate, mobilisatrice et dangereusement efficace.
Le XXe siècle ou l’industrialisation du bouc émissaire
L’Allemagne de l’entre-deux-guerres constitue probablement l’exemple le plus « abouti » de cette logique.
Après la Première Guerre mondiale, le pays subit une succession de traumatismes : défaite militaire, traité de Versailles, hyperinflation, chômage massif, instabilité politique et effondrement de la confiance collective.
Les causes de cette situation sont nombreuses. Elles impliquent des facteurs géopolitiques, économiques, historiques et sociaux particulièrement complexes.
Le mouvement nazi propose une réponse beaucoup plus simple.
Les difficultés de l’Allemagne ne seraient pas le produit d’une crise systémique, mais la conséquence de l’action de groupes désignés comme ennemis de la nation : les Juifs, les communistes, les intellectuels cosmopolites ou les prétendus « traîtres de l’intérieur ».
L’efficacité de ce récit repose précisément sur sa simplicité. Il offre une explication immédiate à des millions de personnes déstabilisées par une réalité devenue incompréhensible.
L’histoire montrera jusqu’où peut conduire cette logique lorsque l’ennemi intérieur devient le cœur d’un projet politique.
Mais l’Allemagne nazie ne constitue pas une exception historique (8). Aux États-Unis, durant le maccarthysme des années 1950 (9), les communistes réels ou supposés deviennent à leur tour les responsables de tous les dangers pesant sur la nation américaine. Au Rwanda, avant le génocide de 1994 (10), les Tutsis sont progressivement présentés comme la cause des difficultés du pays. Dans l’ex-Yougoslavie, les nationalismes rivaux mobilisent les mêmes ressorts.
À chaque fois, la même recette est utilisée (11) : identifier un groupe, l’associer à la menace, puis transformer sa mise à l’écart en solution politique.
Les nouveaux ennemis intérieurs
Ces dernières années, des expressions comme « islamo-gauchistes », « juges rouges », « médias du système », « ONG complices » ou encore « élites déconnectées » se sont imposées dans une partie du débat public. Leur efficacité repose sur un mécanisme simple : transformer des désaccords politiques ou des fonctions sociales en identités suspectes.
Les démocraties contemporaines ne sont pas immunisées contre ce phénomène.
La désignation de groupes présentés comme responsables des difficultés collectives demeure un ressort central de nombreux discours politiques, en particulier dans les mouvements nationalistes et d’extrême droite.
Les figures changent selon les contextes nationaux. En France, les immigrés, les musulmans, les demandeurs d’asile, les ONG humanitaires, les juges, les journalistes ou encore une partie du monde universitaire apparaissent régulièrement dans certains récits médiatiques et politiques comme des acteurs responsables d’une part significative des difficultés du pays.
Il ne s’agit pas ici de nier l’existence de débats légitimes sur l’immigration, la sécurité, la justice ou l’intégration. Une démocratie vivante repose précisément sur la possibilité de discuter de ces sujets.
La question est ailleurs.
À partir de quel moment cesse-t-on de débattre d’un problème pour transformer une catégorie humaine en responsable global de ce problème ?
La nuance est essentielle. Critiquer une politique migratoire n’est pas désigner les migrants comme responsables de tous les maux. Critiquer une décision judiciaire n’est pas affirmer que les juges constituent une menace pour la nation. Critiquer un média n’est pas transformer l’ensemble des journalistes en ennemis du peuple.
Pourtant, cette frontière est de plus en plus souvent franchie.
L’économie de la colère
L’essor des réseaux sociaux et des médias de polarisation a profondément accéléré cette dynamique. Dans l’espace numérique, les contenus qui provoquent les réactions les plus fortes — indignation, peur, colère, sentiment d’injustice — circulent souvent plus vite que les analyses longues ou nuancées. La complexité devient alors un handicap médiatique (12).
Dans ce contexte, l’ennemi intérieur devient un produit particulièrement efficace. Il permet de condenser une situation complexe en une opposition simple, immédiatement compréhensible et émotionnellement mobilisatrice. Plus un récit désigne un responsable clair, plus il suscite de réactions. Plus il suscite de réactions, plus il est amplifié. La colère devient ainsi une ressource d’audience.
Ce glissement est décisif. Le débat public ne cherche plus seulement à informer ou à convaincre ; il cherche à capter l’attention. Or rien ne capte mieux l’attention qu’un conflit permanent entre un « nous » supposé menacé et un « eux » présenté comme responsable. La fabrication de l’ennemi intérieur devient alors non seulement une stratégie politique, mais aussi un modèle médiatique.
Ce que cache l’ennemi intérieur
L’une des fonctions les plus efficaces du bouc émissaire est précisément de déplacer le regard. En concentrant l’attention collective sur une catégorie désignée — immigrés, musulmans, juges, journalistes, universitaires ou associations — le débat public cesse progressivement d’interroger les mécanismes qui produisent réellement les fractures sociales. La colère trouve un visage, mais les causes demeurent hors champ.
C’est là que cette stratégie devient politiquement redoutable. Pendant que l’opinion s’épuise à chercher des coupables parmi les plus visibles ou les plus exposés, les véritables structures de pouvoir restent largement intactes : concentration des médias, répartition des richesses, financiarisation de l’économie, crise du logement, précarisation du travail, évasion fiscale, affaiblissement des services publics ou impuissance écologique. Autant de sujets qui exigent du temps, de la précision et une volonté de comprendre les rapports de force.
Le bouc émissaire offre l’inverse : une explication immédiate, émotionnelle, facilement répétable. Il ne permet pas de comprendre le réel ; il permet de l’appauvrir jusqu’à le rendre politiquement exploitable.
Conclusion
La fabrication des ennemis intérieurs n’appartient ni au passé ni à une idéologie unique. Elle constitue une tentation permanente des sociétés confrontées à la crise. Mais l’histoire nous enseigne une leçon essentielle : les sociétés qui progressent ne sont pas celles qui désignent le plus efficacement leurs coupables. Ce sont celles qui parviennent à regarder en face la complexité de leurs problèmes.
René Girard l’a montré avec force : le bouc émissaire permet parfois à un groupe de retrouver une unité provisoire en concentrant ses tensions sur une victime désignée. Mais cette unité repose sur une illusion. Elle apaise la colère sans résoudre les causes qui l’ont produite. Elle donne un visage au malaise collectif, mais elle laisse intactes les structures qui l’ont fait naître.
C’est là que se joue l’enjeu démocratique. Critiquer une politique, une institution ou une décision est nécessaire. Transformer une catégorie humaine en responsable global d’un désordre collectif est tout autre chose. La démocratie commence précisément là où s’arrête la recherche de coupables universels.
Elle commence lorsque nous acceptons que les difficultés du monde réel sont rarement réductibles à un seul groupe, un seul peuple ou une seule catégorie humaine. Car lorsqu’une société cesse de chercher à comprendre pour ne plus chercher que des responsables, elle ouvre toujours la porte à ceux qui prétendent lui fournir des ennemis.
Steve Lauper
Notes
- Lévitique, 16:20-22. Le rituel du bouc envoyé dans le désert, chargé symboliquement des fautes du peuple, constitue l’une des origines religieuses de l’expression « bouc émissaire ».
- Sur la figure du pharmakos dans la Grèce antique et son rôle de victime expiatoire, voir René Girard, La Violence et le Sacré, Grasset, 1972.
- Sur les persécutions visant les communautés juives pendant la peste noire et les accusations d’empoisonnement des puits, voir notamment Samuel K. Cohn Jr., The Black Death and the Burning of Jews, Past & Present, n°196, 2007.
- Sur les chasses aux sorcières en Europe, voir Brian P. Levack, La grande chasse aux sorcières en Europe aux débuts des Temps modernes, Champ Vallon, 1991.
- René Girard, La Violence et le Sacré, Grasset, 1972 ; Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.
- Sur la théorie frustration-agression et le déplacement de l’hostilité vers des groupes minoritaires, voir John Dollard et al., Frustration and Aggression, Yale University Press, 1939.
- Sur l’affaire Dreyfus, voir Vincent Duclert, L’Affaire Dreyfus, La Découverte, 2018.
- Sur l’antisémitisme nazi et la construction des Juifs comme ennemis intérieurs, voir Saul Friedländer, L’Allemagne nazie et les Juifs, Seuil, 1997-2008.
- Sur le maccarthysme américain, voir Ellen Schrecker, Many Are the Crimes: McCarthyism in America, Princeton University Press, 1998.
- Sur le rôle des médias dans le génocide des Tutsi au Rwanda, voir Jean-Pierre Chrétien, Rwanda : les médias du génocide, Karthala, 1995.
- Sur la construction idéologique du bouc émissaire, voir Peter Glick, “Choice of Scapegoats”, dans John F. Dovidio, Peter Glick et Laurie A. Rudman, On the Nature of Prejudice, Blackwell, 2005.
- Sur l’économie de l’attention et la captation des émotions dans l’espace médiatique contemporain, voir Gérald Bronner, Apocalypse cognitive, PUF, 2021.
























0 commentaires