HUMANITÉ(S)

Julia Spiesser – Du chaos transformé en lumière

par | Mar 31, 2025 | Portraits | 0 commentaires

JULIA SPIESSER

Du chaos transformé en lumière

Cette chorégraphe de 37 ans, qui rend hommage à l’esprit de résistance des femmes d’hier et d’aujourd’hui dans son spectacle, a récemment donné naissance à un garçon prénommé June. Conjuguer féminisme et maternité, c’est possible. À condition de savoir dire non, année après année, à certaines de nos impasses derrière lesquelles, parfois, se tapit le patriarcat.

Texte Guilhem Dargnies – Photos et vidéo Steve Lauper

NON ! Sur le parvis de la mairie du 11 ème arrondissement de Paris, face à un décor représentant la façade colorée d’une maison provençale, une foule de curieux rassemblés en arc de cercle a les yeux et les oreilles rivés vers une acrobate trentenaire. Suspendue au-dessus du vide à l’aide d’une corde, celle-ci semble se débattre avec ce lien autant qu’avec le souvenir qu’elle raconte : l’homme qui était alors le père d’un ami, posant une main intrusive sur une partie de son corps qu’il n’aurait jamais dû  toucher, suscita un cri que la jeune-femme, à l’époque, ne sut que retenir. Mais qui, ce jour-là, face au public du festival des arts de la rue Onze bouge, jaillit du plus profond de ses entrailles. NON, non, non ! répète la jeune-femme.

Avant de donner un écho artistique à ce passé intime, cette acrobate a raconté son histoire à une de ses amies chorégraphe. C’est à cette amie-là que ce portrait est dédié : Julia Spiesser. 37 ans. Fille du comédien Jacques Spiesser, l’interprète du commissaire Magellan (1) , elle s’est taillée une place dans le monde de la danse contemporaine. Julia a travaillé avec des chanteuses telles Sia, Pink ou encore Céline Dion et pour des émissions de télé comme Danse avec les stars. Ayant tourné le dos aux plateaux de télévision, elle a finalement créé une troupe dont elle fait elle-même partie en tant que danseuse. Avec Julia, sur scène, les Josianes sont quatre. Quatre artistes femmes.

En cet après-midi de mai 2024, mon collègue et ami Steve Lauper (2) et moi figurons parmi la foule des spectateurs. Je me souviens du vertige qui me saisit lorsque j’entendis retentir le cri de l’acrobate Una Bennett. Jusqu’ici, respirant la joie de vivre, tantôt les Josianes dansaient ensemble, tantôt elles se relayaient au milieu de rires complices, de bons tours et de chants. Puis l’accent dramatique tout-à-coup donné au spectacle revêtit d’un relief et d’une beauté rares ce qui se déroulait sous mes yeux, le temps semblant lui aussi suspendu au bout de cette corde.

(1) Personnage principal de la série télévisée policière éponyme, en 38 épisodes de 90 minutes, créée par Laurent Mondy et diffusée sur France 3 de 2009 à 2021.
(2) Il s’agit de l’artiste avec lequel je développe le projet Humanité(s). Steve Lauper fait de la photo, de la vidéo et développe notre site internet.

@Patricia Hotzinger

@Patricia Hotzinger

Les Josianes

Chuchotements à l’oreille

Six mois plus tard, Steve et moi nous retrouvons derrière la butte Montmartre, dans l’appartement que Julia occupe lors de ses séjours à Paris. Nous avons rendez-vous avec la chorégraphe pour lui poser nos questions. À l’occasion de cet entretien, je lui demande comment elle a écrit le spectacle des Josianes. Avec tout mon cœur et un stylo, répond-elle dans un éclat de rire. Cette repartie poétique me surprend et m’émeut, mais ne me dit rien de ce que je veux savoir ! Alors je précise ma demande. Oui mais… tu l’as écrit seule ou bien est-ce une coécriture avec les danseuses qui t’accompagnent sur scène ? Seule, mais je me suis inspiré d’elles, répond Julia. C’est-à-dire que tu t’es inspirée de leurs histoires ? Les deux, en fait. Ce sont elles en tant que femmes, en tant qu’artistes, qui ont fait naître ce projet. Parce que c’est en les rencontrant, en les imaginant dans un spectacle que j’ai écrit cela. Elles ont été force de proposition pour son contenu. Chacune y a mis sa matière artistique et ses idées. Elles ont été le souffle qui a mené à l’écriture. Ce spectacle, elles me l’ont presque chuchoté à l’oreille…

La notion de résistance au féminin dans la banalité du quotidien, tel est le thème qu’explorent les Josianes sur scène, m’explique mon interlocutrice. Je voulais créer des ponts entre les générations et mettre à l’honneur les premières résistantes, détaille-t-elle. Et je ne parle pas ici, évidemment, que de la guerre. Josianes ou l’art de la résistance évoque plein de manières de résister : par la joie, par la sororité, par la physicalité (3) , la danse, le chant, l’humour. Je voulais explorer tous ces champs possibles de la résistance au quotidien en tant que femme.

À son tour, Steve demande à Julia si MeToo l’a influencée dans l’écriture du spectacle. Bien sûr, répond l’artiste. Quand ce mouvement a démarré, notre interlocutrice a soupiré de soulagement : enfin ! Puis lui est venue cette pensée : ce n’est pas normal, en fait, tout ce que vivent les femmes ! Il y a tellement de trucs où tu te dis, mais oui, j’ai vécu ça, ça, ça, poursuit la chorégraphe devant nous.
C’est tellement banalisé que tu finis par te dire, bon bah c’est peut-être moi qui ai un problème, au final. J’enchaîne : alors, MeToo, c’est quelque chose qui te touche personnellement ? Ah bah bien sûr ! Complètement. Et pour moi, c’était très important d’en faire un spectacle !

Manifestement, un monde sépare un vécu de femme comme celui de Julia, et un vécu d’homme comme le mien. Car si je me suis déjà demandé ce que ça m’aurait fait de naître dans un corps de femme, ce type de réflexion ne dépassait jamais le stade d’une curiosité relative à des sensations corporelles instantanées. Jamais il n’était question de replacer cet hypothétique corps de femme dans le dynamisme d’une vie humaine, exposé aux interactions avec d’autres corps, et notamment des corps d’hommes. Jamais je ne me suis demandé à quoi aurait ressemblé ma vie de tous les jours, ou plutôt ma vie certains jours, si j’étais né femme.

C’est pourquoi, quand Julia parle de son expérience, celle-ci ne peut au mieux que résonner à mes oreilles à l’aune de propos entendus de la bouche d’autres femmes. Les mots de la danseuse sonnent ainsi avant tout comme l’évocation d’expériences que je n’ai pas vécues. Toute compréhension à son égard venant de moi, qui suis un homme, restera nécessairement comme extérieure. Elle n’atteindra jamais ni la finesse ni la profondeur d’entendement dont pourrait témoigner une femme passée par des expériences proches des siennes.

(3) Chez les danseurs, ce mot désigne le développement du corps, de son agilité et de sa force. Plus un danseur déploie sa physicalité, plus il révèle une capacité à faire de son corps un moyen d’expression et un outil au service de son art.

Mysoginie au quoitdien

Mais je suis têtu… Je veux comprendre, autant qu’il m’est possible de le faire, le vécu de Julia. Dans son salon montmartrois, l’échange se poursuit : comment ça, MeToo te touche personnellement, jelui demande ? Bah ! C’est que je me reconnais dans plein de choses, reprend la chorégraphe ! J’ai vécu des agressions, des insultes. Steve intervient à nouveau. De la misogynie au quotidien ? Oui, c’est ça, réagit Julia. Dans la rue, dans la sphère amicale, au travail. Partout, en fait. Je laisse alors échapper ma surprise et m’exclame : dans la sphère amicale aussi ? Comme tout le monde, insiste Julia ! Enfin comme toutes les… Désolé, mais on a toutes vécu des moments comme ça. À des degrés
différents…

Je ne lâche pas Julia. Au risque de paraître intrusif, je veux me faire une idée aussi précise et concrète que possible de ce dont elle parle. Je lui demande donc comment ça se manifeste dans la sphère amicale. La chorégraphe hésite un peu : j’ai dit la sphère amicale mais c’est plus dans… je ne sais pas, la famille… tu vois, les réflexions, les gestes déplacés, les critiques. Et ça, c’est uniquement lié à nos conditions de femmes. Ça faisait longtemps que j’avais envie de faire un spectacle qui dénonce ça, mais à ma manière. C’est pourquoi il y a beaucoup de joie et d’humour dedans. Troisième intervention de Steve. Mais il n’y a pas de colère, il n’y a pas d’esprit de revanche, fait-il remarquer.
Hé non, atteste Julia, on n’est pas là pour démonter les hommes, ce n’est pas du tout le point du spectacle. On est là pour dire voilà notre vision, voilà ce qu’on a envie de défendre. Le spectacle ne pointe personne. Mais s’il y a une chose que cela pointe, c’est peut-être effectivement le patriarcat (4) .

Le patriarcat… Certains esprits grincheux ou désinvoltes hausseront-ils les épaules ? Mais c’est une réalité vague et abstraite, relativisent-ils ! La lutte contre le patriarcat ? Mais c’est dans l’air du temps ! Et ils oublieront, ou voudront oublier, que pour les femmes, il s’agit de noms, de visages, de situations concrètes… De vécus, aussi, qui, parfois, empoisonnent la mémoire au prix d’effets sur la
vie quotidienne, jusque bien des années après les faits. De réalités, en somme, qui s’incarnent dans l’existence. Peut-être pas de toutes les femmes. Mais de très nombreuses femmes. Julia dit de toutes les femmes. Julia dit On a toutes vécu des moments comme ça…

En 2025, notre interlocutrice n’est pas seulement une artiste engagée dans la lutte contre le patriarcat. Elle est aussi une femme qui s’est ouvert un chemin vers une stabilité en amour – elle est l’amante et la compagne d’un homme, l’acrobate Charlie Mach. Puis, prolongeant ce chemin au fil d’un important travail sur soi, elle a percé à jour un désir de maternité.

(4) Les féministes utilisent le terme patriarcat depuis la fin du XXème siècle pour expliquer la domination masculine comme un phénomène social. Avant cela, ce mot était utilisé par les anthropologues pour désigner des sociétés dans lesquelles l’homme chef de famille exerce une domination totale sur le reste de la famille.

Le spectacle, premier bébé !

Quant à son fils, il est né le 22 janvier. June. Adorable prénom qui fait déferler l’été au creux de l’hiver et sur la mine réjouie de ses parents ! Hé oui, j’ai volontairement omis, jusque-là, ce qui n’est pourtant pas un détail : lorsque Steve et moi rencontrons Julia dans son salon montmartrois, la chorégraphe est déjà enceinte de sept mois ! Jamais je ne me suis sentie incomplète sans enfant…
Ces mots prononcés alors par la danseuse, quelques semaines avant la naissance, me reviennent en tête. Encore aujourd’hui, nous disait-elle, je vois l’arrivée d’un enfant comme quelque chose qui vient participer à mon bonheur, non pas comme quelque chose qui vient combler un trou.

Cette expérience de la grossesse, dit encore Julia, j’avais envie de me l’approprier. Envie que ce soit vraiment quelque chose que j’ai décidé. Une décision profonde. Ce n’est pas vraiment quelque chose de très viscéral : je ne l’ai jamais ressenti comme ça. C’est quelque chose que j’avais envie de partager avec quelqu’un. Et ma rencontre avec Charlie a produit cela. Mon amour pour lui a développé une envie d’enfant. Aussi Julia estime-t-elle avoir échappé aux diktats qui prétendent toujours ramener la fonction maternelle à un indépassable modèle de destinée féminine. Chacun a ses bonnes raisons pour avoir un enfant, dit la danseuse. Mais pour moi, poursuit-elle, il y a un enjeu à comprendre pourquoi on a ce désire. Les bonnes raisons d’avoir un enfant ne peuvent pas du tout être que ce soit quelque chose qui résonne en toi parce que depuis toute petite on nous dit ça…

Une espèce de sérénité s’est installée dès le début de la grossesse de Julia. Le corps de la femme est incroyable, pense tout haut la chorégraphe. Tu sens que tout se met en place pour accueillir cette vie grandissante, c’est complètement dingue ! D’habitude, en tant que danseuse, mon interlocutrice utilise son corps dans son travail et comme un moyen d’expression. Et là, tout-à-coup, elle découvre que ce même corps peut être autre chose que quelque chose qui danse. C’est génial de vivre ce changement, s’exclame-t-elle, même si ce n’est pas évident, d’un autre côté, de sentir ce corps
changer, s’essouffler beaucoup, ne plus pouvoir le pousser jusqu’à ses limites.

La danseuse raconte plus en détail les changements qu’entraîne la grossesse. C’est challengeant, pour moi, d’accueillir la vie, confie-t-elle. Parce que ça prend toute la place. C’est au centre de tout… Ça te force à être à l’écoute profonde de tes besoins émotionnels et physiques, poursuit Julia, et ça, pour moi, c’est une grande première. Ah oui, je lui demande ? Parce qu’avant la grossesse, tu pouvais danser sans être à l’écoute de tes besoins émotionnels et physiques ? Oui, répond-elle. Disons que, quand tu danses, tu peux ne pas t’assoir, ne pas t’allonger. Tu peux te lever et te dire je vais la faire quand même cette répète, je vais faire ce job, je vais donner ce cours. Tu peux te pousser, comme ça. Même si ton corps est fatigué. Mais là, avec la grossesse, tu peux pas. Et pis t’as pas envie d’aller là. Parce que ça te met dans un tel inconfort ! Moi, j’ai toujours aimé l’inconfort parce que c’est là où le corps se libère d’une autre manière. Mais là, il y a toi et un être – le bébé – qui dépend de ce que tu fais toi. Il y a aussi le papa de cet enfant qui, lui, n’a aucun contrôle sur ce qui se passe. Et pour moi, ça me semble une évidence de prendre en compte son ressenti à lui aussi, le ressenti du papa.

Il reste que Julia a dû articuler gestation et engagements professionnels. Comment s’y est-elle prise ? Je ne vais pas te mentir, Charlie et moi, on a calculé, répond Julia. Nos choix impactent énormément de gens. On a des compagnies d’artistes qui tournent grâce à nous. Au début, je ne voulais pas entrer dans ces calculs. Puis je me suis dit que, mon envie, c’était de continuer à faire cette tournée. Parce que, mon spectacle, c’est mon premier bébé !

Julia Spiesser Du chaos à la lumière

Maman et danseuse à la fois

Et les calculs ont fonctionné ! Au printemps dernier, Julia est tombée enceinte au tout premier jour d’une série de quarante-quatre dates. Cinq mois de représentations au total ! Au début de la grossesse, la chorégraphe a eu la chance de ne sentir ni fatigue ni nausée. Ensuite, il faut dire qu’elle a été prévoyante sur un plan matériel. Si un coup de pompe l’avait empêchée d’assurer la fin de la tournée, une collègue artiste, qu’elle avait pris soin de former à son rôle sur scène, l’aurait remplacée au pied levé. Finalement, ça ne s’est pas révélé nécessaire. Tellement pas qu’il s’est même passé certaines choses que Julia peine encore à croire.

C’est assez dingue, confie Julia à ce sujet, j’ai eu l’impression que le bébé était d’accord avec ce que je faisais. La danseuse poursuit ce discours se plaisant à prêter, et moi avec elle, une pensée et des agissements propres à la vie qui pousse alors dans son ventre. C’était comme s’il me laissait faire mon spectacle ! J’avais des regains d’énergie, peut-être aussi dus à l’adrénaline. Plus tard, quand j’ai commencé à le sentir bouger, il s’arrêtait dès que je me mettais à danser. Je l’imagine un peu se disant, ok bon ben je fais une petite pause. Tac. Elle fait son truc. Et après, je reviens ! C’est ça qui se passait, le plus souvent. Et après, quand j’ai arrêté la tournée, c’est là où mon ventre est sorti…

Mon interlocutrice a-t-elle une idée de comment se passera la suite pour elle et pour Charlie, avec le bébé ? Franchement, je ne sais pas, me répond-elle. Déjà, on va comprendre ce qui se passe. Ou pas ! On a deux mois où l’on ne fait rien, ni lui ni moi, deux mois totalement off. Février, mars. Après, quand la tournée redémarrera, c’est sûr, il va falloir qu’on trouve des solutions. Je pense qu’on va embaucher une nounou qui nous accompagnera pendant la tournée et qui gardera le bébé, au moins pendant qu’on donne les spectacles… Maman et danseuse à la fois ! Il y a, là-dedans, une forme de militantisme qui plait à Julia.

Dans le fait que la danseuse exerce son métier d’artiste tout en ayant un enfant, il faut voir un accomplissement qui n’est que le dernier d’une longue liste. Car Julia, depuis qu’elle est en âge de faire ses propres choix, n’a cessé de suivre ses rêves d’enfants. Faire partie de la communauté des danseurs, rencontrer des gens via cet art, le transmettre, danser partout, danser tout le temps, danser avec plein de gens différents, danser plein de styles différents. Et réussir à gagner de l’argent grâce à cela aussi. En faire son métier…

Je raconte cela d’une façon telle qu’on pourrait croire son parcours pareil à une collection de réussites sans accrocs. Mais la vérité est loin d’être aussi simple. À partir de cette ligne, lecteur, il y a un switch, pour employer un anglicisme cher à Julia. La dernière partie de ce portrait est ainsi consacrée à la nuance. C’est là qu’apparaissent les ombres, les contrastes, et aussi la lumière… Tout au long de sa carrière, en effet, la danseuse est passée par des hauts et des bas. Car si le monde de la danse repose sur de belles valeurs comme l’équité, la tolérance, l’acceptation, le militantisme, la bienveillance, il n’y a pas que ça. Qu’y a-t-il d’autre ? La concurrence, l’épuisement moral, physique, le travail acharné, ça ne marche pas tout de suite, il y a beaucoup d’appelés pour peu d’élus, des rêves qui s’écroulent, de la jalousie, des gens qui vont te mettre des bâtons dans les roues…

Habiter l’espace avec du mouvement

Je me suis alors demandé ce qui a permis à Julia de traverser toutes ces années, au point de devenir qui elle est devenue aujourd’hui. Après l’avoir longuement écoutée, premier élément, je retiens d’abord le soutien d’un entourage familial qui lui a permis de se lancer dans la carrière artistique. Je retiens ensuite, deuxième élément, le travail fourni sans relâche par la danseuse depuis sonadolescence. Manifestement, cette artiste a retenu la leçon paternelle. Jacques Spiesser avait en effet averti sa fille que, pour vivre de sa passion, il faut travailler beaucoup et avoir les nerfs solides.

Mais ce qu’on n’entend pas dans la parole de Julia, c’est si son père l’a également prévenue qu’il

était tout autant nécessaire de…

Savoir dire non.

NON !

Or manifestement, des refus, Julia en a exprimé beaucoup. On peut même se demander si elle n’a pas cessé d’en formuler, bien souvent avec courage, et assumant le cas échéant le risque de se planter. Voilà le troisième élément que je retiens, à mes yeux le plus important, et au fond la raison pour laquelle j’admire la danseuse. Parmi ces refus, certains s’inscrivent clairement dans une lutte contre le patriarcat. D’autres non, ou d’une façon moins évidente. Ou peut-être encore d’une façon pour moi imperceptible parce que Julia, protégeant son intimité, aura gardé ces choses-là pour elle. Quoiqu’il en soit, ce sont ces refus-là et ceux-là seuls, pris dans leur ensemble, qui, d’épanouissement en épanouissement, ont conduite Julia au bout d’elle-même.

Quels refus, me direz-vous ? Parmi ces renoncements, je commencerai ici par en nommer certains que Julia a elle-même identifiés comme tels.

Le premier remonte ainsi à ses 20 ans, alors que l’artiste avait atteint en danse un niveau qui lui aurait permis de gagner sa vie en tant qu’intermittente. Confrontée à une opportunité sur le marché du travail en tant que danseuse, elle constate qu’elle dispose du moyen d’y renoncer, et c’est justement ce qu’elle décide. C’est un point important : dire non à quelque chose, c’est souvent dire oui à une autre. Dans ce cas, c’est oui au perfectionnement. Julia veut pratiquer toutes les techniques, tous les styles, approfondir l’apprentissage de son art et partir à la recherche d’une façon de danser qui serait la sienne…

Le deuxième refus intervient quelques années plus tard. La danseuse s’est mise au travail avec un acharnement tel que la voilà au bord de l’épuisement professionnel. Elle a laissé un tourbillon l’emporter. Au bas d’une feuille, elle avait apposé sa signature une fois de plus. Un gros truc. Elle a rétropédalé. Non, je ne peux pas, je suis désolée. Elle a fait ses valises et pris l’Eurostar. À Londres, avec ses économies, elle emménage pour deux ans et renoue avec ce pourquoi elle avait choisi la danse. Puis elle s’envole pour l’Amérique Latine. Chili, Argentine sont ses premiers longs voyages seule, sac au dos. Il y en aura d’autres ailleurs, plus tard, notamment un au Népal avec Charlie. Mais je m’attarde ici sur ces premières expériences au loin qui nourriront son art.

On est alors en 2015, la danseuse a 27 ou 28 ans. La voici dans les ruelles de Purmamarca, petit village du nord-est argentin que surplombe un flanc de colline surnommé la montagne aux sept couleurs. Julia y découvre la spiritualité des habitants des Andes et reconnecte, dit-elle, avec la terre.

Dans ce lieu chargé d’histoire, tout à coup, elle tressaille, l’envie d’habiter l’espace avec du mouvement et des sensations la saisit. Plus tard, la voilà contemplant, depuis le domaine d’une maison de Pablo Neruda ouverte aux visiteurs, le spectacle de rochers pris à partie par un océan déchaîné. Ce paysage un peu cabossé, un peu sombre et plein de puissance à la fois, la marque profondément.

Puis Santiago du Chili. Un cours de danse mémorable en compagnie d’artistes provenant de différentes latitudes de cette partie du globe. Cette après-midi-là, il n’y eut plus ni Chilien, ni Français, ni Mexicain, simplement des êtres humains qui avaient laissé la flamme de la danse les emporter tous… On était en larmes d’avoir vécu cela ensemble, raconte la danseuse.

Julia Spiesser Du chaos à la lumière
Julia Spiesser Du chaos à la lumière
Julia Spiesser Du chaos à la lumière
Julia Spiesser Du chaos à la lumière

Captures vidéo

Développer un univers à soi

Il y a ensuite les refus dont Julia parle sans pour autant les avoir forcément identifiés ou nommés spontanément comme tels au cours de notre entretien. C’est moi qui les nomme ainsi, parce qu’ainsi ils m’apparaissent. Comme lorsque – troisième refus – Julia s’oppose à ce que des critères esthétiques discutables, et qui ne sont pas les siens, s’imposent à elle au travail au point de limiter
son ambition. Tu vois, cette espèce de norme de beauté grand public, dit-elle ? Il y a de cela dans la danse, poursuit notre interlocutrice. Moi, je ne rentrais pas dans ces cases. Et au début, ça a été très dur. Parce qu’on me l’a fait comprendre. Ces cases, c’était quoi, demande Steve ? Le corps longiligne,
fin, grand plutôt, répond la danseuse. Le visage parfait, bien équilibré, de petite poupée, tu vois. Et quand t’es pas ça, tu te dis, oh ! wahou ! Et j’ai vu des danseuses passer des auditions. Et tout de suite booker le job. Sans même avoir fait un step ! Ça, c’est vraiment difficile. Parce que j’ai entendu toutes sortes de choses. T’es trop petite, t’es trop grosse, t’es trop moche…

Moi, je reste silencieux, un peu sonné par ce que j’entends. Steve, lui, en revanche, a immédiatement une idée derrière la tête. Ça, dit-il, ça vient du patriarcat. Ouais, c’est ça, confirme Julia… Donc, poursuit la danseuse, qu’est-ce que je me suis dit ? Bah je suis trop petite, trop grosse, trop moche… mais, mon niveau de danse va être tellement puissant que t’auras pas le choix. Tu devras me prendre moi pour ton spectacle ! C’est aussi pour ça que je me suis acharnée au travail.

C’est sans regret de sa part aujourd’hui. Parce qu’elle se souvient d’une discussion qu’elle a eue un jour avec une collègue danseuse, qui, elle, correspondait à tous ces critères. Tu vois, des fois, j’aurais aimé qu’on ne me repère pas tout de suite quand j’avais dix-huit ans, lui a dit cette danseuse-là. Parce qu’après, je n’ai fait que bosser. On m’appelait tout le temps, partout. Et au final, j’ai l’impression de ne jamais avoir développé un univers à moi dans ma danse. Julia, quant elle, est
parvenue à développer son propre univers. Son propre style. Quand je lui demande de le décrire, elle lève les yeux comme pour se représenter, au-dessus de sa tête, les images que fait naître son corps dans un miroir quand elle danse. Ça va être quelque chose de très expressif, déjà, répond-elle, cherchant ses mots… Et assez puissant. Dans la physicalité. Donc très ancré, très fort. Et surtout ça va être quelque chose qui va raconter une histoire. Et on va se laisser embarquer par l’histoire, d’abord…

Quatrième refus lorsque Julia renonce peu à peu à ce que j’ai perçu comme une forme d’hostilité qu’elle exerçait, autrefois, vis-à-vis d’un corps qu’elle n’aimait pas. Le sien. Ce n’est heureusement plus le cas aujourd’hui. Aussi lui ai-je demandé de me parler plus précisément de son rapport au corps et de comment ce rapport a évolué au fil du temps. Par exemple, étaient-ce certaines parties
de son corps qu’elle n’aimait pas ou bien était-ce toute l’enveloppe corporelle ? En fait, c’était un tout, m’a-t-elle répondu. C’est bizarre, hein ? J’étais dans quelque chose d’un peu, heu… je l’ai mis de côté. En fait, je ne le détestais pas, ce corps. Mais pour moi, il ne m’appartenait pas vraiment. Et pourtant, j’étais très en communion avec lui quand je dansais.

L’émotion est première, le corps suit

C’est-à-dire dès avant même sa naissance, en août 1987. Parce que sa mère, alors enceinte d’elle, lisait Ma vie, d’Isadora Duncan 5 . À ce personnage à cheval sur les 19 ème et 20 ème siècle, le monde doit l’invention de la danse moderne. Cette lecture inspira si profondément Martine Spiesser qu’en accord avec le papa, Isadora fut le deuxième prénom qu’elle donna à leur fille. L’enfant allait d’elle- même mettre ses pas dans le sillon creusé par son illustre aînée, dansant dès qu’elle sut marcher. Observant cela, la maman proposa donc à sa fille de l’inscrire à des leçons d’éveil à la danse, ce que la fillette accepta avec un grand oui. Puis ce furent des cours de danse classique. L’adolescence, période où Julia rejoindra une compagnie de hip-hop et se mettra à la danse à fond, est encore bien loin.

Mais il se passe déjà quelque chose de décisif.

Cela, je le comprends lors de cette matinée de décembre, dans le salon montmartrois de la danseuse, au cours de l’entretien déjà plusieurs fois évoqué dans ce texte. Je revois Julia assise face à moi, les coudes sur la table de son petit déjeuner, tenant à deux mains une tasse de café qui lui réchauffe les paumes et les doigts, elle avale une gorgée. Plongeant dans ce reflet d’encre ses beaux yeux gris-vert, elle cesse un instant de rire et se remémore la petite fille qu’elle a été. Et voilà que surgissent les ruelles de Lorgues, petit village varois où elle a grandi au début des années 90 et la maison où elle vécut avec sa mère. Une fillette trottine en direction de sa chambre. Julia Isadora, quatre ans. Elle appuie sur le bouton lecture du magnétophone posé sur son lit. Et elle se met à danser…

Certains enfants sans espièglerie ni malice, juste parce que leurs corps vivent, laissent les émotions qui les habitent les traverser. Celles-ci s’emparent de leur corps et entraînent leurs mouvements, ces pierres philosophales immatérielles et véritables. Nulle substance n’a jamais permis de changer le plomb en or, dit-on, et pourtant ces petits êtres font exactement l’expérience du contraire. Chaque fois qu’elle danse, Julia Isadora sent une libération. Au gré de ses déplacements, elle éprouve un peu comme une transe, profonde, et le pouvoir de transformer son chaos intérieur en lumière – ce sont ici les mots qu’elle prononce en relatant devant nous, fin 2024, ces souvenirs datant des premières années de sa vie. Un peu plus tard, vers sept ou huit ans, l’enfant ira jusqu’à prendre de véritables moments à elle. Pour danser. Sur les morceaux des Rita Mitsuko, de Starmania, ce sera un besoin physique, émotionnel, poursuit-elle, et dont l’assouvissement la libérera de ses démons.

Ses démons ? La colère, la frustration, la tristesse, énumère l’artiste. J’ai un schéma familial un peu biscornu. J’ai souffert de plein de choses. Mon enfance, mon adolescence, ça a été très bordélique. Steve et moi n’en saurons pas davantage sur le bordel qui a embrumé les jeunes années de Julia, la danseuse choisissant à ce sujet, là aussi, de garder le silence.

Nous en saurons suffisamment, toutefois, pour déceler un ultime renoncement de Julia à une croyance, tenace chez les artistes. Celle selon laquelle il faudrait bien se garder de recevoir des soins car ce serait risquer de mettre à mal ses capacités créatives. Julia sait que cela est faux. Ce qui est vrai, c’est que quand elle danse, l’émotion est première. Le corps suit parce qu’il est suffisamment entraîné. Mais qui a dit que l’émotion dansée devait forcément être désagréable ?

Je dis cela parce qu’il y eut une période de la vie de l’artiste, concomitante à ses premiers voyages, où celle-ci sentit que son art ne lui suffirait plus pour exprimer sa souffrance. Désormais, il lui fallait la dire avec des mots. Dans le jargon des psys, on dit verbaliser. Il lui fallait nommer ces émotions du passé qui avaient sur son présent un effet si nocif. Voilà comment elle se décida à pousser la porte d’un cabinet de consultation psychologique. Or, devinez quoi ? Ça a changé sa façon de danser. Si son style n’a cessé d’évoluer au fil du temps, il y eut un vrai switch directement imputable aux mots
posés sur ses maux. Ça a installé une certaine douceur qu’il n’y avait pas auparavant. Dans sa danse, Julia a remis de la joie.

Julia Spiesser Du chaos à la lumière

QUELQUES DATES :

28 août 1987 : Naissance de Julia.

Septembre 2005 : Julia entre à l’Académie internationale de danse à Paris.

Printemps 2007 : Premier pas de Julia sur un plateau de télévision.

Septembre 2015 : Première édition du Freaky art show.

Printemps 2019 : Julia forme les danseuses de Bilal Hassani, candidat de la France à l’Eurovision 2019, avec son titre Roi.

Hiver 2020 : En colère contre un producteur qui refusait de payer les heures supplémentaires de sa troupe, Julia quitte le monde de la télé. Elle quitte aussi la région parisienne et s’installe à Crest, dans la Drôme, où elle se trouvera lors du confinement, parmi d’autres artistes. Elle y rencontre celles de la compagnie qu’elle s’apprête à monter, ainsi que Charlie Mach, son conjoint, et le père de son fils June.

3 juillet 2022 : Première représentation du spectacle Josianes ou l’art de la résistance, à Vitry-sur- Seine (Val-de-Marne).

22 janvier 2025 : Naissance de son fils, June, à Aubagne (Bouches-du-Rhône).

Au-delà du portrait…

En 2019, je jouais de la batterie dans un trio de rock amateur appelé Messy Mondays. Une trentenaire chaleureuse et sympathique rejoignit notre formation derrière le micro, en tant que chanteuse. C’était Julia Spiesser. Je me rappellerai toujours le concentré d’énergie, de soleil et de gaité qu’elle a tout de suite incarné à mes yeux en débarquant dans les studios parisiens de la rue Richer. Je me rappellerai aussi, lors de son audition, mon échange de regards entendus avec Benoît, le guitariste, puis Dimitri, le bassiste. Une voix se faisait entendre. Là. Puissante. Juste. Tandis que tout-à-coup nous submergeait le plaisir de jouer de la musique ensemble.

Si j’ai eu envie de rédiger le portrait de Julia pour le projet Humanité(s), c’est en raison d’un événement qui a suivi ma rencontre avec elle. À savoir une édition du Freaky art show à laquelle j’ai assisté. Il s’agit d’un cabaret caritatif que la chorégraphe a créé en 2015. À cette occasion, elle réunit des artistes de tous styles et notamment des troupes de danse contemporaine. Moi qui étais du genre à bouder ce type de spectacle, je compris ce soir-là mon erreur : admirant les mouvements des danseurs sur scène, je me sentis fondre à deux reprises en réaction à ce que je percevais comme un appel à libérer mon propre corps. Ce déclic, je le dois à Julia. À sa générosité. À son goût du partage à travers cette forme d’art vivant qui la passionne et dont elle a fait sa vie.

La tête et le corps liés

À partir de ce moment-là, je me suis demandé ce que Julia elle-même ressent quand elle danse. Puis comme j’ai eu l’occasion de l’entendre dire sans détour ce qu’elle pense, je me suis aussi demandé si la danse l’avait aidée à s’affirmer dans l’existence. En d’autres termes, dans le cas de Julia, existe-t-il un lien entre la libération du corps et celle de la parole ? Et si oui, lequel ? De par son expérience,  Julia allait-elle m’apprendre quelque chose sur l’idée que je me faisais selon laquelle mieux je me sentirai dans mon corps, et plus ma parole sera libre. À vrai dire, c’est une idée qui a ses limites. Je  m’y accroche, pourtant, parce que la tête et le corps sont liés, me dis-je, et parce qu’une parole libre nécessite a minima une pensée claire.

Mon intérêt pour la personne de Julia vient de ces interrogations-là. En la rencontrant, j’ai compris qu’elle s’est très tôt saisie de la danse pour parler avec son corps. Elle a utilisé ce langage non verbal fait non de mots et de syntaxe mais de mouvements, pour canaliser les émotions qui la traversaient, pour que ses démons, comme elle dit, lui fichassent la paix. Une paix qui ne durait pas, hélas, si bien que toujours ces démons finissaient par revenir. D’où le recours au verbe, cette fois, dans le cadre d’une thérapie. Où l’on voit qu’un phénomène inverse à celui que j’anticipais se produisit : la parole libérée de Julia entraîna une nouvelle libération de son corps. C’est perceptible à travers les voyages qu’elle a entrepris, et à travers la joie inédite apparue dans sa danse.

Entre féminisme et humanisme

Il reste que cette rencontre m’a permis de tenter de saisir les contours d’un engagement féministe tel que celui de Julia. Les adversaires des féministes caricaturent parfois ces dernières en prétendant qu’elles aspirent à un monde débarrassé d’hommes. Ce n’est pas le cas de Julia, qui ne veut pas d’une société exclusivement féminine, d’où les hommes auraient disparu, mais d’un monde où les hommes ont renoncé à dominer les femmes.

Cela a soulevé chez moi une nouvelle interrogation à son sujet. Je peux me tromper, bien sûr, mais je me demande s’il n’y a pas un lien de causalité direct entre les engagements féministes de Julia et le vécu personnel qu’elle recouvre par ses silences. Quoiqu’il en soit, son témoignage rend plus palpable pour quelqu’un comme moi, en somme, la relation étroite entre féminisme et humanisme.

Au bout du compte, il importe que nous n’oubliions jamais cela : les êtres ralliés à la cause féministe sont le plus souvent des personnes qui ont dit non à la souffrance et oui à la vie. G.D.

Et bien sûr, un immense merci à Julia, pour sa joie rayonnante, sa passion communicative et sa générosité qui, à sa manière, abolit les frontières.

Ce fut une belle rencontre…

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