Humanité(s) | Une culture de la rencontre

contact@humanites.info

a
M

Une culture de la rencontre

Contactez-nous!

Pat Andrea dans son atelier avec Guilhem Dargnies

3 + 1 =

Mobile

0650020758

Email

contact@humanites.info

Logo du site

Tous

Tous les portraits

Portrait de Jessica Marglin

Jessica Marglin

Au gué des non-dits

Portrait de Robert Ageneau par Steve Lauper

Robert Ageneau

Du Premier au Troisième Homme

Portrait de Christian Lujan par Steve Lauper

Christian Lujan

Vomisseur de points de rupture

Portrait de Marie Binet

Marie Binet

Contre qui s’échoua la honte

Portrait de la danseuse et chorégraphe Julia Spiesser

Julia Spiesser

Du chaos transformé en lumière

Portrait de Ludovic Franceschet par Steve Lauper

Ludovic Franceschet

Du balai et un canapé

¨

Emmuel Alcaraz

La lave et le gouvernail

Portrait de l'artiste Heol

Heol

Astre en fuite vers le mystère

portrait de l'artiste-peintre hollandais Pat Andrea

Pat Andrea

Maître de ce qui lui échappe

ANNE BARBOT

PAR QUI ZOLA DÉLIE LES LANGUES

Après ses jeunes années à la campagne, en Bretagne, Anne Barbot est montée à Paris où elle a fait sien le métier de l’association d’éducation populaire qui l’a initiée au théâtre : adapter les romans classiques pour l’art des planches. Bien des silences se brisent, depuis, face à son travail sur l’œuvre du romancier naturaliste.

Texte Guilhem Dargnies – Photos Steve Lauper

Chacun a-t-il une histoire à soi avec les livres d’Émile Zola ? Un récit propre qu’il lui reste à découvrir s’il l’ignore… Ce qui n’est plus notre cas, à Steve Lauper et moi, puisque nous avions l’un et l’autre commencé à en tisser les fils avant même de nous rencontrer et de bâtir ensemble le projet Humanité(s). Ainsi mon ami était-il adolescent lorsqu’il ressentit l’empathie de l’écrivain naturaliste pour ses personnages dans des romans comme « L’Assommoir », « L’Œuvre » ou encore « Germinal ». Quant à moi, mon lien avec le romancier du 19ème siècle est venu plus tard. J’avais vers les trente-cinq ans quand je découvris, dépeint dans « Paris », troisième volet du cycle romanesque « Les Trois Villes », le drame intérieur de l’abbé Pierre Froment, ce prêtre vicaire à la basilique de Montmartre que déchire le fait de devoir encore célébrer les sacrements alors qu’il ne croit plus en Dieu…

À cette époque, j’habitais moi-même ce quartier du dix-huitième arrondissement de la capitale. Et j’écrivais dans un hebdomadaire lu par des catholiques avec tout l’embarras de mes premiers doutes quant aux fondements du dogme chrétien… J’étais loin de m’y attendre, et pourtant la plume de Zola m’a profondément troublé. Il y eut comme une sorte de fusion temporelle. Le 19ème siècle m’apparut soudain étonnamment proche. Au point que me passa par la tête une idée saugrenue : le prêtre du roman avait été imaginé de sorte qu’un lecteur comme moi puisse s’y identifier. C’est dire si les textes de Zola explorent les impasses de son époque avec une force propre à faire encore résonner ses échos avec la nôtre.

Une femme de théâtre, la metteuse en scène Anne Barbot et cofondatrice de la compagnie Narcisse(1), a compris cela. Elle adapte les romans de l’écrivain naturaliste pour l’art des planches. Ce qui m’a fait désirer la rencontrer, indépendamment de son lien artistique avec l’auteur de la série des Rougon-Macquart, c’est son engagement. À la fin d’une représentation de la pièce « La Terre » adaptée du roman éponyme, au Figuier blanc d’Argenteuil en février 2025, elle a rejoint ses comédiens sur la scène et lu un texte de sa composition dans lequel elle défendait une politique culturelle digne de ce nom. Elle y expliquait que grâce à l’éducation populaire et à une politique culturelle ambitieuse, elle a pu devenir qui elle est aujourd’hui : une artiste qui fait découvrir ou redécouvrir à nos contemporains, à travers son art, les grands textes d’Émile Zola. 

(1) Nar6.fr

Jessica Margelin Au gué des non-dits
Jessica Marglin Au gué des non-dits

Coups de hanche et gémissements

Il y a aussi sa simplicité. Ce même soir-là, Anne Barbot a voulu échanger avec son public. Elle s’est assise au bord de la scène et, pendant que la troupe raccrochait les costumes au vestiaire, elle a répondu aux questions des spectateurs. Certains des comédiens se sont ensuite joints à elle. Je me souviens que l’un d’entre eux m’a souri. Et que, tout artifice ayant alors disparu, j’ai eu le sentiment que rien n’aurait été plus naturel que de parler à cet inconnu. Il n’y avait plus un comédien et un spectateur, mais deux êtres humains l’un en face de l’autre. Ce qui sépare les artistes du commun des mortels était aboli. Le théâtre de cette metteuse en scène produit cela.

Mais revenons à cette soirée qui avait commencé de la plus étonnante des façons. Vous rappelez-vous les trois coups de bâton traditionnellement frappés sur le plancher les soirs de représentation ? Ne vous attendez pas à les entendre en voyant « La Terre » : il n’y en a pas. Non. Et ce ne sera pas la seule de vos surprises. Prenez place. Installez-vous confortablement. Saluez vos voisins. Et… ouvrez des yeux ébahis sur les acteurs face à vous. Ils ne sont pas derrière les rideaux tirés mais sur la scène déjà pleinement offerte à votre vue. Non, vous n’êtes pas en retard. La pièce n’a pas commencé, vous indique-t-on. Et pourtant la troupe, rassemblée autour d’une table, papote. On vous convie, d’ailleurs, à cet échange. La ferme de « La Terre » telle que la conçoit Anne Barbot, avant même le début du spectacle, est aussi un peu la vôtre.

Une comédienne s’adresse ainsi à un spectateur, puis à un deuxième. « Tu viens d’où, toi ? Ah oui ! Et toi ? » Et voilà qu’on débouche une bouteille. Un troisième est invité à rejoindre la table pour boire un coup… Ma parole ! Ce n’est pas un spectateur mais un des acteurs qui était en fait glissé dans le public ! Sans que vous ne pussiez détecter précisément quand, en douceur, la pièce démarre. Tout l’art et la malice d’Anne Barbot et de sa troupe rendent cela possible : ils se plaisent à introduire du jeu dans le jeu, brouillant les repères entre texte interprété et improvisation. 

Cette chaleureuse atmosphère du début de la soirée restera gravée dans ma mémoire. Mais pas autant qu’un autre moment du spectacle. Combien de temps s’est écoulé depuis le début de la représentation : cinquante minutes ? Une heure ? Voilà les comédiens jouant une scène de liesse. Leurs personnages célèbrent la victoire électorale du candidat qu’ils ont soutenu. Le blé américain, pensent-ils, restera dans les cales des navires qui l’ont transporté. Il ne privera pas les paysans du fruit de leurs efforts. C’est beau, l’espoir renaissant ! Et vas-y que je te ressers à boire. Mais alors… pourquoi ce malaise qui monte peu à peu ? Le premier plan voile moins, désormais, ce qui se trame au fond sans tout-à-fait échapper aux regards. Chacun voit, chacun sait, et cependant personne ne dit rien dans une dramaturgie où le spectateur est fait complice d’une omerta. Ce silence enveloppe le corps d’un comédien allongé sur celui d’une comédienne. Un jeu d’acteurs fait de coups de hanche et de gémissements sans plaisir… Sur les planches du Figuier blanc, le viol, l’inceste…

Une lettre au député de « La Terre »

À quoi sert le théâtre si l’on s’en empare sans briser des tabous ? Moi, en tant qu’artiste, je ne peux pas ne pas parler, affirme Anne Barbot. Il faut ouvrir les plaies tel un médecin légiste, dire les choses pour guérir les maux de la société, explique-t-elle en citant Émile Zola. La directrice de la compagnie Narcisse a dû convaincre autour d’elle, son choix de mise en scène ayant été contesté jusque dans ses rangs. Mais certaines réactions après une représentation de la pièce auprès d’un public de paysans en a finalement étayé le bienfondé. Ah bah oui ! Bah ça se passait comme ça dans le temps, chez nous, aurait confié à son entourage, après le spectacle, une vieille dame de la région de Thionville (Moselle).

C’est ainsi : le théâtre d’Anne Barbot délie les langues, à commencer par celles de son public. Et en l’occurrence, dans ce département rural du Nord-Est de la France, un public d’agriculteurs. 

Rivalités, mesquineries, jalousies, pression que l’on se met à soi-même pour reprendre la ferme familiale avec la crainte, dans le contexte d’une agriculture qui ne cesse de se dégrader, de ne pas se montrer à la hauteur de ce que les générations précédentes ont accompli. Tout cela figure au nombre des choses tues que l’adaptation de « La Terre » a permis d’explorer avec les paysans qu’Anne a rencontrés en préparant la pièce. Mes arrières grands-parents, confiait l’un d’entre eux, arrivaient à faire vivre une fratrie de huit enfants avec une toute petite exploitation. Ensuite, poursuivait le même homme, mes parents : quatre enfants avec un domaine un peu plus grand. Et aujourd’hui, avec une exploitation bien plus vaste, démesurée, je n’arrive pas à faire vivre mes trois enfants !

Ultime tabou, la question du suicide. Avec sa troupe, Anne a demandé à de jeunes paysans d’écrire une lettre au député de « La Terre » pour y décrire comment ils voient l’agriculture de demain. L’un d’eux a abordé en ces termes cette épée de Damoclès. Vous ne savez pas ce que c’est, Madame la députée, que de se coucher le soir la peur au ventre ! De se lever le matin en craignant de voir son père ou sa mère pendu au fond d’un bâtiment…

« La Terre » est le deuxième roman d’Émile Zola qu’Anne a adapté pour le théâtre. En 2020, « L’Assommoir » était déjà passé à son tamis. Dans la pièce « Le Baiser comme une première chute », tirée du septième volume de la série des Rougon-Macquart, la metteuse en scène étudiait la lente destruction d’un couple, amorcée le jour où le mari ouvrier est victime d’un accident du travail, jusqu’au chaos de l’extrême violence conjugale. Or, dès la toute première lecture publique de cette création dans une commune du Val-de-Marne, pour la Journée internationale des droits des femmes, à la fin de la soirée, Anne reçut cette confidence mémorable d’une arrière-grand-mère. J’ai été Gervaise jusqu’en 1981 et j’ai décidé d’arrêter de l’être au moment où mon mari m’a fait traverser la baie vitrée. Là, je suis partie. Depuis, mes enfants ne me parlent plus. J’ai 90 ans, voyez-vous, et c’est la première fois que je parle de cela… 

La petite porte de l’être humain

D’après la metteuse en scène, cette dame très âgée touchait une toute petite retraite et ne pouvait s’offrir le luxe d’une entrée payante à un spectacle. Si elle était venue à la représentation ce soir-là, c’était justement parce qu’elle n’avait pas à y dépenser ses maigres ressources, la municipalité ayant offert la soirée à ses administrés. À plusieurs reprises, j’ai entendu Anne s’appuyer sur ce souvenir pour exposer sa vision de son art. Celle d’un théâtre qui ne passe pas par de grands discours mais par la petite porte de l’être humain, de ses désirs et de ses drames. Quand cela est mis en scène face à un public, fait-elle valoir, n’importe qui parmi les spectateurs peut se sentir représenté à travers le jeu des comédiens et à ce titre invité à leur raconter ses souvenirs après la représentation. Pour confier une souffrance, témoigner d’une prise de conscience laquelle pourrait aboutir, pourquoi pas, à la recherche d’une aide auprès d’un tiers…

N’importe qui. Oui. Car il n’est pas ici question d’avoir à tout prix fait des études ou de disposer d’un compte en banque bien garni mais seulement de se laisser aller, face au jeu des comédiens, à ressentir des émotions. Et pour moi, ça, c’est politique, insiste la metteuse en scène. Laquelle ne revendique pas de faire de la politique, mais de faire un théâtre qui, lui, est politique.

Ce théâtre est également thérapeutique puisque le travail d’Anne Barbot délie aussi des langues au sein de sa famille. Annick, sa mère, a assisté aux représentations du « Le Baiser comme une première chute ». Dans laquelle Nana, la fille de Gervaise et Coupeau, assiste horrifiée à la violence qui s’abat sur le couple de ses parents du fait de la misère et de l’alcoolisme de son père. Horrifiée, mais pas tout-à-fait impuissante. Car n’en pouvant plus, elle saisit finalement un couteau de cuisine avec lequel elle menace l’un afin de protéger l’autre. Maintenant, tu arrêtes ça ! Or, Anne apprit-elle à cette occasion, sa mère assista de la sorte à une scène qu’autrefois elle eut éperdument envie de vivre elle-même dans sa chair. Quoiqu’il n’en fût rien dans la réalité, l’idée de se saisir elle-même d’un couteau de cuisine pour protéger sa mère des coups d’un mari et père qui buvait lui passa bel et bien par la tête. Ce que sur les planches, finalement, le personnage de Nana accomplit sous ses yeux !

Quant à sa famille du côté de son père, où les hommes étaient agriculteurs de père en fils jusqu’au grand-père Pierre, des choses tues ont finies par être dites. La metteuse en scène se souviendra toujours de la voix tremblante et des larmes de sa tante Josette, âgée de soixante-quinze ans, au souvenir de l’enfant qu’elle avait été, si jeune témoin des brimades autrefois subies par son père… Petite fille, elle avait suivi Pierre Barbot parti chercher de l’eau à la citerne, un matin d’hiver. Sur le chemin du retour, voilà que la carriole dérape sur une plaque de verglas et se renverse. Le tonneau qu’elle transportait se fracasse contre un rocher, répandant dans la neige le précieux liquide qu’elle contenait. L’humiliation ne vint pas des caprices de la météo ni de cette avarie matérielle, mais de la voix qui s’éleva dans leur dos. Celle d’un voisin plus chanceux avec ses récoltes et dont l’exploitation était reliée à l’eau courante. Non mais sans blague, ricana-t-il. Quel bon à rien, celui-là ! Eh, Barbot ! Fainéant, va !

Tu sais, poursuit la septuagénaire s’adressant à Anne, ton grand-père ne voulait pas devenir agriculteur, mais coiffeur. Hélas, sa mère est morte quand il était très jeune. Ça a été une grande perte pour lui parce qu’il s’est retrouvé très tôt livré à la dureté impitoyable de son père. Si Pierre lui a bien un jour avoué son intention de renoncer au travail des champs, il n’a finalement jamais joint l’acte à la parole car il craignait trop sa colère pour l’affronter…

Jessica Marglin Au gué des non-dits
Jessica Marglin Au gué des non-dits

Un enfant prénommé Nikolai

Devenu grand-père, Pierre a terrorisé l’enfant qu’Anne était autrefois avec ses « Nom de Dieu » en tous points semblables à ceux du père Fouan de « La Terre » – celui du roman comme celui des planches. Mais aujourd’hui, alors que le vieil homme n’est plus de ce monde, voilà que son souvenir inspire de la tendresse à la metteuse en scène. Cette dernière est même convaincue que c’est de lui qu’elle tient son âme d’artiste. Car si Pierre Barbot ne gagna jamais sa vie en coupant des cheveux, il sortait tondeuse, peigne et ciseaux chaque fois qu’un de ses amis se présentait à la ferme pour une coupe. Et lui, qui n’avait pas les moyens de s’acheter un accordéon, empoignait celui de ses copains. Il a appris à jouer de cet instrument en autodidacte !

Il reste à raconter ici comment la toute première langue déliée par le théâtre d’Anne Barbot ne fut autre que la sienne.

Anne grandit dans une commune rurale d’Ille-et-Vilaine en tant que fille unique d’un couple de fonctionnaires. À l’époque, son père, Raymond, est inspecteur en hygiène alimentaire au département. Annick, sa mère, est chargée de comptes au service de la redevance télé, à Rennes. Si ses parents pratiquent le théâtre en amateurs, c’est Raymond, parce qu’il fait rire la galerie sur les planches comme en dehors, qui lui donne l’envie de devenir comédienne. Annick repère cela et inscrit aussitôt leur fille à des stages de théâtre à Fougères, avec L’Association nationale pour le livre vivant (Analiv), un mouvement d’éducation populaire qui se fixe déjà pour but d’adapter des classiques de la littérature. Anne a alors 14 ans et son histoire avec l’art des planches ne s’arrêtera plus. Sa professeure de l’époque l’encourage à monter à la capitale pour y poursuivre sa formation théâtrale. Anne suivra ce conseil après deux années de licence d’art dramatique à la faculté de Rennes et une fréquentation assidue du Théâtre national de Bretagne.

À Paris, elle fait une rencontre décisive en la personne d’Alexandre Delawarde, lequel deviendra son compagnon, jusqu’à leur séparation en 2020. Avec ce jeune-homme issu des milieux bourgeois de la capitale, Anne découvre le plaisir de la lecture et s’ouvre au monde des idées. Celui-ci lui glissera divers grands textes entre les mains. Entre autres « Siddhartha » de Hermann Hesse, et plusieurs romans de Fiodor Dostoïevski qu’ils adapteront ensemble dans une seule pièce intitulée « Humiliés et offensés ». Alexandre, c’est quelqu’un avec qui je me suis construite artistiquement, me racontera Anne. Parce que dès que j’étais en création, on était en création. C’est-à-dire qu’il était à côté de moi, qu’il me soutenait… Moi qui venais d’un monde rural, j’ai réussi à aller au-delà de mes appréhensions. Je me suis émancipée de moi-même. C’est lui qui m’a propulsée vers cette émancipation-là. Naîtra aussi de leur union, en 2006, un enfant prénommé Nikolai (2), adorable référence à un tout jeune personnage de « L’Idiot ». 

Quant au fait d’adapter à son tour des romans classiques pour le théâtre et de monter ses propres spectacles, il s’agit d’un désir qui émergera peu à peu chez Anne. Du fait de son passage à l’école Jacques Lecoq – laquelle enseigne l’art de la mise en scène – et de sa participation fidèle, été après été, au festival de l’Analiv.

(2) Prononcer comme s’il y avait un tréma sur le « i » final : « Nikolaï »

Jessica Marglin et Guilhem Dargnies

Zozo pour les intimes

Mais c’est d’abord sur les planches que la magie opère. Le plateau, Anne le voit comme un espace qui lui est offert et grâce auquel elle éprouve une liberté d’expression inédite. Tout d’un coup, les mots des grands dramaturges deviennent les siens. L’ancienne timide s’épanouit à vue d’œil. Au studio d’Asnières, où elle est étudiante, tous en sont témoins. Alexandre, bien sûr. Mais aussi ses professeurs et jusqu’au directeur de cette école qui décrochera son téléphone et l’appellera chez son père en Bretagne. Un séjour au Sénégal, à l’occasion du mariage d’un cousin, avait bouleversé la jeune-femme au point qu’une carrière de comédienne lui était soudainement apparue vide de sens. Tu te trompes, asséna au bout du fil Hervé Van der Meulen. Fais ta valise et rentre à Asnières. Tu as quelque chose à faire en tant qu’artiste dans le monde du théâtre !

Et Zola, dans tout ça ? Le déclic a lieu assez récemment : en 2020, lorsque la municipalité du Val-de-Marne sollicite la compagnie Narcisse.

À quelques semaines de la crise sanitaire, une responsable du service culturel de cette mairie demande à Anne ce qu’elle a dans les cartons pour célébrer la Journée de la femme. La metteuse en scène, qui se gratte la tête, élimine bien vite la figure féminine de son dernier spectacle, « Humiliés et offensés ». Trop écrasée, pense-t-elle. Quand finalement surgit de sa mémoire la lecture qu’elle avait faite de « L’Assommoir », alors qu’elle était adolescente. Dans son souvenir, Gervaise, montée à Paris pour tenter sa chance dans le commerce, y apparaissait comme emblématique de la femme battante. Attrapant sur une étagère le volume correspondant, la metteuse en scène confronte alors ses restes de lycéenne au récit zolien. Et y découvre à quarante ans, avec stupeur, ce qu’elle avait curieusement laissé de côté vingt-trois ans plus tôt : la misère, l’alcool, la violence…

Peu à peu, elle se replonge dans le texte du romancier naturaliste. Finalement, quelque chose de « L’Assommoir » la saisit. Au point que, pour la première fois de sa vie, elle adapte du Zola pour son théâtre. On le sait, ce travail donnera naissance au « Baiser comme une première chute ». S’ensuivra une adaptation de « La Terre », tandis qu’Anne entend désormais monter un troisième spectacle à partir du « ventre de Paris ». Depuis, la metteuse en scène s’est tellement farcie les textes de l’auteur des Rougon-Macquart qu’elle s’estime dorénavant capable de composer des dialogues comme Zola les aurait écrits lui-même. Elle me dit cela avec un ton de voix qui ne révèle pourtant que de l’humilité…

Et si, au fond, le théâtre d’Anne Barbot déliait jusqu’à la langue du romancier naturaliste lui-même dont les cendres reposent au Panthéon depuis 1908 ? Car quand on l’interroge sur la nature du lien qui l’unit aujourd’hui à l’auteur de la série des Rougon-Macquart, Anne affirme qu’elle entretient avec lui rien de moins qu’une conversation ! On peut même se demander si l’adolescente qu’elle a été n’avait pas en quelque sorte pressenti cela. Je m’explique. Je me trouvais dans l’appartement parisien de la metteuse en scène lorsque celle-ci me remit un volume de poche de « Germinal » truffé d’annotations datant de l’époque où, alors en classe de première, elle étudiait ce roman. Or, voilà qu’à la fin du livre, la lycéenne avait écrit cette dédicace adressée à elle-même, tout en l’ayant – déjà ! – attribuée à Zola. À une fille qui m’a toujours étonné et que je n’oublierai jamais. Signé Milou. Zozo pour les intimes !

Il reste qu’au milieu des souvenirs qu’Anne raconte, je décèle une première période, marquée par l’adaptation d’œuvres variées, pendant laquelle Anne travaillait avec Alexandre Delawarde. Suivie d’une deuxième, celle-là centrée sur Zola, et au cours de laquelle Alexandre ne participe plus au processus de création au côté de la metteuse en scène. J’en fais la remarque à mon interlocutrice. Celle-ci me le confirme : ce chemin vers le romancier naturaliste, Anne l’a fait seule.

Quadrature du cercle de l’art des planches

Elle s’y est d’ailleurs si bien appliquée que les paysans voyant « La Terre » ont pris les comédiens de sa troupe pour de vrais agriculteurs. Or, il n’en est rien ! Comment Anne Barbot parvient-elle à faire croire aux spectateurs que ce qu’ils voient sur les planches est vrai ? Réponse, d’abord par une préparation en profondeur. Avant de monter la pièce, la metteuse en scène a enfilé des bottes et s’est laissée inspirer par les paysans eux-mêmes. Elle a arpenté la terre, s’est confrontée à ceux qui la cultivent. Le roman à la main, Anne frappait à la porte des fermes, s’asseyait à la table des fermiers et les interrogeait pour comprendre leur vie et leur travail : quel modèle d’exploitation avez-vous choisi ? Comment la terre vous a-t-elle été transmise ? Comment l’avez-vous transformée ? 

Au cours de ces visites, il venait toujours un moment où la femme de théâtre lisait à voix haute quelques joyaux du texte d’Émile Zola. Je l’imagine interprétant, devant ces hommes et ces femmes de la campagne, ce dialogue où il est question de Rochefontaine, un industriel favorable au libre-échange. « Lui ne demande qu’une chose, c’est que le pain soit à bas prix, pour payer ses ouvriers moins cher – Voilà le terrible ! D’un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prix rémunérateur. De l’autre, l’industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C’est la guerre acharnée, et comment finira-t-elle, dites-moi ? » J’imagine aussi l’effet de ces lignes sur les hôtes d’Anne Barbot, entre incrédulité et sidération : est-il possible que la littérature et le théâtre s’intéressent à nous ? 

Anne a aussi demandé à ses comédiens de s’immerger comme ils pouvaient dans le monde agricole. Certains se sont par exemple imprégnés de la façon dont le paysan filmé par Raymond Depardon prend son petit déjeuner. Il y a également tout un travail de mise en scène avec mobiliers, ustensiles de cuisine et vêtements provenant de fermes. Et encore l’étude de gestes ancestraux : comment autrefois coupait-on et récoltait-on le foin ? Sans oublier le savant mélange entre improvisation et texte appris évoqué précédemment. Mais cela me paraît accessoire par rapport à un tout autre facteur qui, lui, pourrait bien être déterminant. À savoir la façon qu’Anne a de choisir ses comédiens et de travailler avec eux.

Car il se trouve que la metteuse en scène amène les membres de sa troupe à allier jeu et authenticité, quadrature du cercle de l’art des planches qu’elle résout en se passant de comédiens qu’elle juge trop grandes gueules à son goût. Ces acteurs-là, Anne les perçoit comme des techniciens de l’interprétation qui captent la lumière où qu’ils passent mais qui, pour son art à elle, ne l’intéressent pas, fussent-ils des virtuoses de leur domaine. Ce qu’il faut à Anne, ce sont des artistes qui modèlent leur jeu avec leurs failles. N’essayez pas de bien faire, de plaire, d’être aimés de tout le monde, dit-elle ainsi à ses recrues. C’est dans vos fragilités que vous laisserez voir votre beauté.

Les accidents au théâtre, je les aime

D’où le fait que les membres de sa troupe ne se contentent pas de jouer un rôle à travers lequel rien ne transparaîtrait de leur personnalité. La part peu flatteuse d’eux-mêmes, ils la versent sur les planches. Immanquablement, cela fera écho aux propres fêlures des spectateurs. J’y vois un ressort fondamental qui, les soirs de représentation, raccourcit la distance entre les personnages de la pièce et les personnes présentes en chair et en os dans le public. Et qui par ricochet, autant qu’il délie les langues à la fin du spectacle, fait croire à l’authenticité de ce qui est vu.

Cette façon de travailler, on pourrait la supposer directement inspirée du rapport d’Émilie Zola à l’écriture. Le romancier naturaliste, on le sait, nourrissait ses romans de mille et une anecdotes vues, lues ou entendues au cours des grandes enquêtes préalables à la composition et à la rédaction de ses récits. L’auteur de la série des Rougon-Macquart n’essaye pas d’enjoliver les choses, explique la metteuse en scène. Avec lui, le souci esthétique passe au second plan. Ses livres relatent la réalité telle qu’il la perçoit, dans toute sa rugosité. Avec ses beautés, parfois. Avec ses laideurs, souvent. À mettre ainsi sur le métier le vécu des hommes et des femmes de son temps, il fait entrer dans le roman la chair, cette matière vivante. Or, si ce souci d’une écriture témoin fidèle de la réalité a son pendant au théâtre, c’est peut-être celui d’Anne Barbot, laquelle n’a pas attendu de relire Zola : ce trait était déjà caractéristique de son travail du temps de sa collaboration artistique avec Alexandre Delawarde. Moi, nous confie-t-elle, j’aime les fragilités. J’aime ce déséquilibre de la vie qui fait qu’on est sur un fil, et qu’on a des faiblesses. Chacun d’entre nous commet des maladresses, poursuit la metteuse en scène, et les maladresses et les accidents au théâtre, je les aime.

Les accidents ? Je lui demande de préciser sa pensée. Ça se produit, explique-t-elle, quand la vie surgit tout d’un coup sur le plateau. Quand, par exemple, une comédienne a ri alors que normalement elle devait pleurer. Ça peut être catastrophique, avertit Anne, mais ça peut aussi être formidable. La metteuse en scène porte cet espoir. D’après elle, c’est même ce qui fait qu’il n’y aura rien de plaqué et que, soir après soir, aucune représentation ne ressemblera à la précédente… Finalement, l’accident, Anne parie dessus. À croire qu’elle le recherche, quoiqu’elle puisse s’en défendre.

Et si les accidents avaient au fond, dans le théâtre d’Anne, la même fonction que les anecdotes dont Émile Zola peuplait ses romans ? Je m’en persuade en regardant le documentaire « L’expérience Zola » (3). Devant la caméra du réalisateur italien Gianluca Matarrese, Anne explique à un comédien à qui elle fait passer une audition que ce qui l’intéresse, je la cite ici mot pour mot, ce sont ces moments où, tout d’un coup, on ne sait plus si l’on est dans l’audition ou dans le réel. Suivant cette géniale intuition, le résultat qu’obtient la metteuse en scène sur le plan artistique peut se révéler époustouflant. C’est le cas lorsqu’une interprète de Nana engueule Coupeau et, qui sait, peut-être à travers lui son propre père. Je ne peux plus, tu me bouffes, je n’ai rien, tu m’as tout enlevé, tout, s’exclame la jeune actrice, les traits du visage tordus par la détresse…

C’est aussi le cas lorsqu’un autre comédien du documentaire, lui aussi encouragé par Anne à estomper la limite entre réalité et fiction, a ainsi la fantaisie – ou bien l’audace – de faire passer la metteuse en scène pour la victime d’un compagnon violent. Faussement, fort heureusement, car ce n’était qu’un jeu d’acteur. Confronté à cela, je m’interroge. Ce goût du flou entretenu entre réalité et fiction, Anne le cultive-t-elle finalement au-delà du plateau, c’est-à-dire dans sa vie de tous les jours ? Cela a-t-il déjà entraîné des répercussions dans sa vie personnelle ? Je l’appelle pour lui poser ces questions. Absolument pas, il ne faut pas jouer avec ces choses-là, ça serait dangereux, me répond-elle du tac au tac.

En raccrochant, je laisse résonner en moi ce propos. Le plateau, ce lieu délimité dans l’espace, est également circonscrit dans le temps, me dis-je alors au bout du compte. Ici donc apparaît nettement la limite entre jeu et vie réelle, entre jeu et vie personnelle. Mais cela, c’est à condition d’en rester à la réponse ainsi faite par téléphone et de tenir celle-ci pour authentique, ce que m’a laissé penser le ton de voix d’Anne au bout du fil. Et pourtant, je le sais bien, mon interlocutrice est comédienne et metteuse en scène. Son métier consiste à raconter des histoires et à y faire croire par l’interprétation. Il ne faut pas jouer avec ces choses-là, dit-elle ? Voilà qu’entre réalité et fiction je me demande, finalement, de quel côté tombe cette toute dernière déclaration. Et toi, Zozo, qu’en aurais-tu dit ?

(3) Disponible sur Arte jusqu’au 27 mars 2026.

QUELQUES DATES :

7 janvier 1977 : Naissance à Vezin-le-Coquet (Ille-et-Vilaine).

Avril 1991 : Premiers ateliers de théâtre avec l’association Le livre vivant, à Fougères (Ille-et-Vilaine).

Septembre 1998 : Anne monte à Paris et démarre sa scolarité à l’Académie Charles Dullin.

Septembre 2000 : À l’école du studio d’Asnières, Anne rencontre Alexandre Delawarde, son compagnon, et futur père de son fils, Nikolai.

6 mai 2006 : Naissance de Nikolai, son fils, à Paris.

2011 : Anne met en scène « Yvonne princesse de Bourgogne », une pièce de l’écrivain polonais Witold Gombrowicz. Avec le soutien et la complicité d’Alexandre Delawarde sur le plan artistique.

13 novembre 2015 : Au triste soir des attentats avait lieu la première de « Roméo et Juliette : thriller médiatique », de William Shakespeare, une pièce adaptée et mise en scène par Anne et Alexandre Delawarde.

11 octobre 2018 : Première de « Humiliés et offensés », adaptation de plusieurs œuvres de Fiodor Dostoïevski, adapté et mis en scène par Anne avec la collaboration artistique à la mise en scène de Benoît Seguin.

8 mars 2020 : Première lecture publique de « Le Baiser comme une première chute », pièce adaptée de « L’Assommoir » d’Émile Zola, à la mairie du Kremlin-Bicêtre. Anne adapte un roman de l’écrivain naturaliste pour la première fois.

14 octobre 2021 : Première de « Le baiser comme une première chute » au théâtre Jacques Carat de Cachan (Val-de-Marne).

10 avril 2024 : Première de « La Terre », adaptation d’Anne et Agathe Peyrard, mise en scène par Anne, au Nest de Thionville (Moselle).

Et bien sûr un immense merci à Anne pour sa gentillesse et son très aimable accueil dans le cadre de la réalisation de ce portrait. 

Auteur/autrice